mardi 21 août 2007

Paris 1913-1933

ANDREE CONTRERAS


Francisco Contreras
su vida en Paris 1913 à 1933


Ediciones Minga
(ce texte, de la main d’Andréa Alphonse, a été édité en novembre 1986 à 200 exemplaires)







Evocation

I
Quand je connus Francisco Contreras en juillet 1913, il venait d’arriver d’un voyage au Chili, son pays natal. Il vivait alors, 17 rue Le Verrier, où il aurait dû retrouver son amie, Hélène Lallemand, avec laquelle il avait vécu pendant 7 ans avant son voyage. Hélène était une gentille parisienne, très élégante, fine et qui possédait une certaine instruction ; elle connaissait l’anglais, ayant étudié au pair durant deux ans, dans une famille anglaise. A Paris, elle était vendeuse chez Agnès, un grand magasin de parfumerie, avenue de l’Opéra. Mais, durant l’absence de son ami, elle se lia avec un militaire, et ne voulut par renouer ses relations à son retour. Francisco ressentit la rupture comme un outrage et sa vanité de mâle se rebiffa. Hélène avec qui je liais amitié, me raconta plus tard, comment il alla voir sa mère qui vivait à Meudon, et à qui il fit une scène que je jugeais une pure comédie, car il avait menacé de se suicider. J’avais bien vu clair car il se consola vite et demeura en bonne amitié avec l’infidèle qui alla vivre chez sa sœur à Montmartre. Hélène se maria plus tard avec un militaire écossais dont elle était la marraine durant la guerre en 1914.
La guerre finie, elle alla vivre en Angleterre. Je reçus d’elle plusieurs lettres dans lesquelles elle me faisait part de son bonheur, me décrivant sa vie harmonieuse et paisible dans la nature de la campagne écossaise.
Entre temps, Francisco avait jeté son dévolu sur moi, et il s’en suivit une escapade d’un mois passé au Mont Dore, dans cette merveilleuse région de l’Auvergne et qui termina par notre installation, au 23, de la rue Le Verrier, où nous devions vivre durant vingt ans, une vie intense et enrichissante au milieu de l’atmosphère intellectuelle et artistique d’une période spirituelle vraiment exaltante.
Notre séjour au Mont Dore fut un enchantement. Nous étions en admiration devant le paysage. Nous faisions des excursions à pied dans les hautes montagnes. J’eu le désir d’aller voire un lac, dont j’ai oublié le nom, un peu loin dans les environs du Mont Dore. Je proposais à Francisco d’y aller dans une de ces carrioles rangées en file sur la place, devant le casino, et attelées à un bourricot que les clients conduisaient eux-mêmes. Francisco fit la moue, mais n’osa pas me refuser. Je grimpe alors dans le véhicule. Francisco renfrogné, hésite à monter.
- Eh bien ! monte, n’aies pas peur, je sais conduire… Et toi qui es né dans la Cordillère des Andes, tu dois être habile pour conduire un âne !
- Ah, non ! Dans mon pays on n’utilise pas de semblable carriole. Dans mon pays on monte à cheval !
Je me rendis compte qu’il se sentait mortifié de se voir installé dans cette humble voiture, et j’éclatais de rire. Enfin, un peu penaud, il se décida, et le guide dirigea le véhicule jusqu’au bout de la place où débouchait la route se dirigeant vers la montagne ; puis, il me remit les rênes et m’assura que le baudet connaissait bien le chemin. Effectivement l’animal prit le milieu de la route au pas de course ; c’était merveilleux ; la route était assez plane ; il parcourut ainsi plusieurs kilomètres et nous pouvions admirer sans préoccupation la beauté du paysage vraiment captivant.
Bientôt, pourtant, apparut une montée assez rude au tournant d’un rocher, et le bourricot commença à ralentir le pas, et quelques instants après, il fit mine de s’arrêter. Je lui donnais un léger coup de fouet ; il repartit alors brusquement, imprimant à la carriole une courbe qui la fixa dans le fossé, au bord de la route, en direction du retour ; le bourricot montrait ainsi l’intention de retourner au bercail.
J’usais de toutes sortes de stratagèmes pour le convaincre de se bien conduire. Mais je remarquais chaque fois qu’il faisait un effort pour tirer le véhicule du fossé, c’était vers le sens du retour.
A la fin, ce fut lui qui eut le dernier mot. Et, lorsqu’il se vit au milieu de la route, il me fut impossible de lui faire reprendre la direction du lac. Nous dûmes lui obéir et retourner bredouille à la place du casino. Alors, il partit comme une flèche, et en quelques minutes il nous ramena au point de départ, un peu rageurs, surpris, en même temps qu’amusés, ne pouvant nous expliquer l’étrange conduite de notre baudet. Ce fut à l’hôtel, où nous racontâmes notre insolite aventure, que l’énigme nous fut révélée. Là, on nous apprit que certains guides, malhonnêtes, dressaient spécialement des animaux à ne pas dépasser un certain parcours, ce qui permettait de louer la carriole à plusieurs clients dans le courant de la journée. Après cela, dira-t-on encore que les ânes, bien que toujours entêtées soient des ânes ?
Rentrés à Paris, notre préoccupation fut de meubler notre appartement. Il était situé au quatrième étage, avait cinq pièces spacieuses avec de grandes fenêtres s’ouvrant sur un espace dégagé car l’immeuble d’en face était un petit hôtel particulier ayant un jardin sur la rue, et au-delà, tout proche se trouvait le couvent des Petites Sœurs des Pauvres avec ses grands jardins qui occupaient tout un pâté de maison.
Je pus installer mon chevalet dans la salle à manger, très lumineuse et continuer de couvrir mes toiles avec des compositions abracadabrantes, me rengorgeant avec le titre de peintre cubiste, car en 1913, le cubisme était à son apogée. Mais cela ne dura qu’un temps, car un ami de Francisco Contreras, le peintre chilien Manuel Thomson qui s’inspirait du groupe des nabis où se surpassaient Bonnard et Sérusier, réussit à me convaincre que, si je persistais avec ce procédé, je n’irais pas loin. J’étais jeune, j’avais à peine dix huit ans, je l’écoutais.
Je me mis alors à étudier le dessin sérieusement, avec la supervision de mon nouveau maître ; je me consacrais à composer des natures mortes, m’inspirant de Cézanne que je pouvais admirer au musée du Luxembourg.
Manuel Thomson était un grand amoureux du paysage, et il avait l’habitude de se rendre dans les forêts des environs de Paris, notamment à Meudon et à Clamart, où parfois, j’ai eu l’occasion de l’accompagner et de peindre aussi des paysages qui, peu à peu, devinrent ma préférence.
Francisco avait accumulé depuis son arrivé à Paris en 1906, une bibliothèque d’auteurs choisis, surtout nordiques, pour lesquels il avait une profonde admiration, considérant la simplicité et la fraîcheur de leur style, supérieurs à toute autre littérature. Je me chargeais de faire une classification de sa riche bibliothèque. Puis, je me délectais alors en lisant Ibsen, Selma Lagerlöf, Strinberg Björnson. Inévitablement, il me vint le désir d’apprendre l’espagnol. Je me jetais sur don Quichotte et les classiques ; « Guzman d’Alfarache », « El Caballero de Obregon », « El Cid Campeador ». Très rapidement je saisissais le texte et sentais parfaitement le sens des scènes burlesques qui me causaient une hilarité insurmontable. Les aventures de Sancho Panza me captivaient davantage que les folies de don Quichotte, et je ne pouvais m’empêcher, en riant aux éclats, de les commenter à Francisco, qui surpris, s’exclamait en espagnol :
-Pero, Linda, como puedes comprender ?
Il m’avouait alors, un peu confus, qu’il n’avait jamais lu don Quichotte, excédé, prétendument par les textes obligés du collège.
Cependant, prit d’un certain remord et un peu agacé, mais appâté par les saillies surprenantes, il ne résista pas longtemps dans son ignorance, et un jour, après le déjeuner, installé sur le divan comme à son habitude, je le vis plongé profondément dans la lecture de l’irrésistible chef d’œuvre, assise indispensable pour tout intellectuel de langue castillane.
Mais je n’eu pas à me réjouir de ma performance : ce fut un écueil, car lorsque Francisco vit que je faisais des progrès, qu’il jugeait prodigieux, il s’empressa de me donner ses écrits à traduire ; et du jour au lendemain je me vis remplacer Manuel Gahisto, son traducteur attitré.
La moitié de mes loisirs, à l’avenir, s’enfuirait dans le secrétariat. Je dus restreindre mes études de piano pour lequel j’avais une grande illusion depuis que j’étais enfant, mais la vie s’est acharnée à dresser des obstacles contre cette illusion. Mon père qui jouait de l’alto, m’avait appris le solfège.
C’est avec une tendresse infinie, que je me souviens des soirées dans le cottage de La Ferrière, où s’écoula mon enfance, où il répétait les morceaux qui devaient se jouer le dimanche sur la place nationale de la petite ville de Ribérac. Je l’écoutais ravie et je l’admirais avec l’ingénuité de mes dix ans. Il appartenait à la Société de Musique de la ville où il était archiviste et donnait des leçons de solfège aux enfants de la région, le dimanche.
Quand je rencontrais Francisco Contreras il y avait environs deux ans que je vivais chez ma tante Marcelline Rouge, sœur de ma mère.
Elle vivait à Paris et venait passer ses vacances à Ribérac, et en 1911, comme elle n’avait pas d’enfant, elle eut le désir de m’emmener avec elle. Elle habitait rue des Fossés Saint Jacques, près du Panthéon, dans un de ces vieux hôtels de deux étages, où mon oncle Lucien, avait entassé des meubles d’occasions, ramenés de l’Hôtel Drouot et où il avait ouvert un magasin de vente très fréquenté par les étudiants et les artistes du quartier Latin, qui continuellement venaient acheter quelque pièce d’occasion. Là, recevant les clients, j’eus la possibilité de connaître des artistes et j’eus aussi l’ambition de me joindre à eux. Mes premières tentatives furent en art, des aquarelles, puis des pastels et un jour je priais ma tante Marcelline de me donner une petite chambre au deuxième étage pour y installer un chevalet. Et me voilà peintre cubiste. Ah ! que c’était facile de remplir une toile ! Loin du carcan de la discipline.
La liberté dans l’art, voilà la nouvelle devise !
Quel bonheur pour les ignorants ! je pataugeais dans cette ambiance jusqu’à ma rencontre avec Francisco Contreras qui me fit connaître Manuel Thomson et qui m’introduisit dans le milieu des artistes authentiques.
Mais voilà, qu’avec le nouvel emploi de secrétaire qui venait de m’échoir se dressait devant moi un obstacle qui s’opposait à la réalisation de mes études de piano et menaçait aussi mes aspirations d’artiste peintre. Je me rebiffais en présence de ces complications. Il fallut prendre le taureau par les cornes. Je résolus énergiquement d’établir un programme de l’emploi du temps.
Francisco ne se levait qu’à midi, ayant la mauvaise habitude d’écrire la nuit. Il se couchait le plus souvent à quatre heures du matin. Je réservais alors la matinée pour peindre. J’étudiais le piano autant que possible dans l’après midi, et je me consacrais pleinement au secrétariat après le thé de cinq heures jusqu’au dîner.
Francisco avait l’habitude du restaurant ; il était un vieux client du Nègre de Toulouse boulevard Montparnasse, où se rendaient les rapins comme on appelait, à cette époque les artistes en mal d’argent. On pouvait déjeuner pour un franc cinquante.
Le soir Francisco préférait la taverne Montparnasse près de la gare, mais le prix était de trois francs cinquante. Au début de notre union durant quelques mois, je trouvais cette vie assez divertissante, mais bientôt, j’en ressentis la tyrannie et la perte de temps que cela représentait, car après le restaurant il y avait inévitablement une séance au café. Les réunions de cafés étaient une habitude invétérée chez Francisco Contreras, habitude qu’il avait contractée dans son pays à Santiago dans a jeunesse et que j’eus beaucoup de peine à contrecarrer. Pourtant, il avait l’inconvénient d’une santé délicate. Il avait contracté le paludisme en passant à Dakar disait il, ce qui l’obligeait souvent à s’aliter. En outre son appareil digestif l’incommodait, son ami chilien, le docteur Oscar Fontecilla le traitait pour une entérite amibienne.
Tout cela compliquait étrangement l’existence. Enfin il se donna à la raison et prit bientôt le restaurant en aversion.
Francisco n’avait aucune aptitude pratique et, en ce sens, il était bien ce que les chilien appellent « un momio ». Elevé dans l’hacienda familiale, entouré d’une bande de domestiques tous plus ignorants et inutiles les uns que les autres, vivant dans un désordre et un incurie inimaginables, il lui en coûtait de prendre une quelconque initiative pour sa vie matérielle. Je lui fis comprendre que pour sa santé, il était nécessaire de changer son mode de vie, que nous devions à l’avenir prendre nos repas à la maison. Je décidais de prendre une bonne, l’appartement comprenait une chambre au sixième étage dans laquelle Francisco avait installé une bibliothèque pour l’excédent de ses livres. Ainsi réalisée, la vie devint plus simple, plus paisible, plus bourgeoise. C’était enfin l’adieu à la vie de bohème, à la scie du restaurant, à la manie du café. Immédiatement, Francisco en ressentit les bienfaits.














II
La vie littéraire à Paris est très absorbante, surtout en hiver où la plupart des intellectuels aisés ont un salon de réception pour leurs amis. Les réunions de fin d’après midi étaient souvent suivies de soirées au théâtre, car Francisco contreras qui envoyait des comptes rendus dans la presse hispano – américaine recevait toujours des invitations pour les premières.
Ainsi je pus assister aux représentations que donnaient Lugné Poe au Théâtre de l’Oeuvre, Copeau au Vieux Colombier, faisant connaître les auteurs du théâtre moderne, tel que Pirandello, Lenormand, Claudel, Ibsen, etc…
Je pus voir jouer Jean Louis Barrault, Ludmilla et Georges Pitoeff, des acteurs de grande envergure dont Paris raffolait. A cette époque j’étais une grande admiratrice de Wagner et de Debussy qui faisait salle pleine à l’Odéon avec Pelleas et Melisande de Maurice Maeterlinck.
Nous assistions assidûment aux réunions du mardi à la Closerie des Lilas, qui en cette année 1913 étaient à leur apogée, extrêmement vivantes, où fermentaient les courants d’idées de l’intelligentsia mondiale. Paul Fort, le Prince des Poètes, directeur de la Revie Vers et Proses, très en vue, présidait les réunions, assisté de son secrétaire, le poète Louis Mandin, mon futur beau frère, auteur d’une belle œuvre, d’où se faisait remarquer « les saisons ferventes » et qui victime de la Résistance, pendant la seconde guerre mondiale de 1940, mourut en déportation.
Les artistes de Montparnasse venaient en foule à la Closerie des lilas : les cubistes Fernand Léger, Albert Gleize, Picasso, Braque, se coudoyaient avec les poètes dadaïstes ou surréalistes qui commençaient à mener grand tapage autour des journalistes, des directeurs de revues, chacun cherchant l’adhésion et un possible article à l’Intransigeant ou ailleurs, une mention de Tibaudet dans le Journal des Débats, qui chanteraient les merveilles de leurs productions.
A la closerie des Lilas, l’atmosphère était familière, fraternelle, décontractée ; il y régnait une gaieté saine et spirituelle, sans ce mercantilisme qui rôde partout aujourd’hui dans les lettre et dans les arts.
La figure imposante et placide du peintre norvégien Dirick qui consommait d’innombrables bocks de bière, dont les soucoupes s’amoncelaient en colonnes sur la table, donnait à la réunion un aspect patriarcal. Alexandre Mercereau, très cosmoplite, protecteur infatigable des idées d’avant-garde se promenait au milieu de la salle, allant et venant de table en table, à l’humeur toujours souriante, bavardant abondamment et servant de lien entre les artistes, les présentant chaleureusement avec une générosité et une complaisance à toute épreuve.
Alexandre Mercereau était très aimé des jeunes débutants, et dans les réunions qu’il donnait dans son appartement, rue Denfert Rochereau, c’était un brouhaha et une cohue indescriptibles, que présidait Madame Ricou, son amie, très désinvolte, mais excellente et serviable pour les artistes qu’elle aidait de tout son pouvoir. Grande amie et admiratrice de Constantin Brâncusi, elle lui achetait souvent des sculptures que par la suite devinrent célèbres.
La tenue morale à la Closerie des Lilas était parfaite, les artistes évoluaient avec leurs femmes légitimes ou leurs amies, en toute liberté et indépendance, mais on ne voyait pas de prostituées. Cette catégorie était réservée aux cafés de la Rotonde ou du Dôme, ou au carrefour du boulevard Raspail, où les modèles de tout ordre menaient la farandole avec la négresse mascotte au milieu. Dans cette ambiance, Léger, Fougita, Zadkine – el del perro- comme l’appelait Manuel Thomson, car il se promenait dans le quartier, avec son magnifique berger allemand qui lui servait de modèle pour ses sculptures – s’en donnaient à cœur joie. Favory, dont les tableaux de nus dans des milieux champêtres, étaient très admirés dans le Salon d’Automne et aux Indépendants, profitait et abusait des faveurs que lui octroyaient ses nombreux modèles et, du jour au lendemain, il se vit paralysé ne pouvant plus se servir de ses mains.
La Closerie des Lilas était aussi le lieu de rendez vous où affluaient les intellectuels révolutionnaires des quatre points cardinaux de la planète. Les bolcheviques venaient s’y abriter comme dans un nid autour de Lénine, de Trotski, dans un coin de la salle, toujours à la même table, où gesticulait le défaitiste français, notre ami mal aimé Henri Guilbaut, qui s’enfuit en Russie avec Lénine en 1917 dans un train blindé disait-on, où grimaçait l’italien Giuseppe Ungaretti, qui s’essayait à reproduire la face de Dante Alighieri. En réalité ce n’était pas très difficile, car il lui ressemblait extraordinairement avec son nez droit et son menton pointu. On voyait aussi son ami, l’écrivain italien Marinetti, plein d’illusions, qui se dépensait pour imposer sa nouvelle création : le mouvement futuriste. Cette école attirait certains esprits égarés, en dérive, cherchant des tendances où appliquer leur inspiration désenchantée et désireuse de s’encadrer.
Dans une réunion, Marinetti recruta des amis pour une conférence qu’ail allait faire au Théâtre de l’œuvre et dont le sujet devait nous dévoiler les mystérieuses sensations excitantes et agréables que l’on obtenait en utilisant savamment le tact. Cette singulière nouveauté s’appelait le « tactilisme ».
Tout un groupe du Mercure de France entourant la romancière Rachilde, l’épouse du directeur de la revue, assista à la conférence. La soirée fut mémorable. De temps en temps, l’orateur invitait les spectateurs à venir, au devant de la scène, pour une démonstration particulière de l’expérience. Quand vint le tour de Rachilde, cette malicieuse et ironiste mordante, Marinetti lui exposa divers objets qui la firent glousser étrangement ; mais quand vint l’expérience du tissu de velours lui frôlant le dos de la main, elle eut un fou rire qui se propagea dans toute la salle. Ce fut le succès attendu pour Marinetti qui, après un vacarme d’applaudissements, disparut comme une étoile filante.
Dans les réunions de la Closerie nous retrouvions nos amis, et c’était avec ardeur que nous commentions les œuvres des artistes qui surgissaient ou les extravagances d’un Zadkine ou d’un Picasso qui envoyaient au Salon des Indépendants ou au Salon d’Automne des œuvres destinées à scandaliser le public.
A cette époque, je n’avais pas encore exposé mes toiles dans un Salon. Mon ami Julio Gonzalez, catalan et déjà remarqué pour les admirables bijoux qu’il sculptait, me servit gentiment de parrain et me fit inscrire aux Indépendants pour le Salon de 1913. L’année suivante, ce fut José Clara, le sculpteur catalan à qui le gouvernement chilien acheta la superbe sculpture « Sérénité » érigée devant la Bibliothèque Nationale de Santiago et Fermin Arango, peintre espagnol, qui faisant partie du jury, acceptèrent quatre de mes toiles au Salon d’Automne.
Mon ami Léon Bocquet écrivit très gentiment un paragraphe dans sa revue le Beffroi de Lille. Naturellement j’en étais ravie.
Dans cet hiver 1913 la vie parisienne battait son plein. Le souci de la vie semblait avoir disparu partout sur les visages. Une inconscience totale obnubilait les esprits.
Pourtant la vie intellectuelle était à son paroxysme. Henri Bergson secouait la Sorbonne avec ses conférences sur l’Evolution et sur l’Intuition. Einstein faisait basculer l’infini avec sa théorie de la Relativité.
Qui songeait à se préoccuper d’un éventuel apocalypse ?





























III
Mais le temps s’écoule imperturbable et 1914 arriva. Francisco qui avait une crise intestinale dut faire une cure à Châtel-Guyon. Vers le milieu de juillet nous nous rendîmes à la charmante station thermale où nous trouvions une grande affluence de vacanciers. Les eaux de Châtel-Guyon étaient très appréciées dans les cas d’entérite, et dans les Thermes on appliquait des cataplasmes de boue que Francisco trouvait très efficaces. Je prenais également des douches écossaises et je me sentais ravigotée. J’avais apporté ma boîte de couleur et des toiles pour peindre dans la campagne. Je trouvais des champs fleuris, des arbres fruitiers chargés de pommes mûrissantes et je pus ramener quelques souvenirs. Nous faisions parfois des excursions dans les environs. Nous passâmes un après-midi dans la vieille ville de Riom, aux avenues plantées de platanes centenaires qui garde des vestiges gothiques et possède une remarquable Cour d’Appel.
Le parc de Châtel-Guyon où se trouvent les sources est un enchantement. Chaque jour il y avait des concerts et toutes sortes de réjouissances dans le petit casino. Tout était avenant, gai, plaisant à croire que les ennuis, les drames de ce monde étaient une pure fiction. L’hôtel Princia, un palace, regorgeait de monde et le soir avec sa haute terrasse éblouissante de lumière, on l’aurait dit projeté d’un empyrée. Nous logions dans un hôtel plus modeste, tout proche, se détachant sur des collines boisées, mais très agréable. Dans la salle à manger, nous prenions nos repas sur de petites tables près de la grande baie ouverte sur le parc. Au milieu de la pièce, la table d’hôte au complet était très animée. Les convives décontractés échangeaient des conversations parfois bruyantes, car il y avait un certain niçois, grand gaillard qui n’avait pas froid aux yeux et dont le bagou était intarissable, qui intervenait sans discrétion dans les quelques observations conscientes d’une vieille dame, professeur de piano, qui tentait vainement d’éclairer les esprits distraits, au sujet de rumeurs à chaque instant plus inquiétantes, qui circulaient sur une guerre imminente avec l’Allemagne.
- La France est en danger disait-elle, il est plus que certain que les allemands vont nous déclarer la guerre.
- Ha ! ha ! ha ! la guerre, s’esclaffait le niçois, quelle loufoquerie ! En voilà une farce !
- Mais comment ne voyez vous pas le péril ? insistait la vielle dame ; depuis l’attentat de Sarajevo, la presse n’a cessé d’être en alerte et le gouvernement vient de décreter la mobilisation !
- Ha ! ha ! ha ! la mobilisation ! c’est du cinéma ! du cinéma !
Il y avait à une petite table, un couple d’autrichiens. J’observais que durant toute la discussion les deux personnages tendaient l’oreille d’une manière attentive qui ne laissait pas de doute sur leur inquiétude. Effectivement, le lendemain, c’était la fin du mois de juillet, ils avaient plié bagage rapidement.
Quelques jours passèrent et rien ne changeait en apparence, quand, subitement, ce fut la consternation. L’ordre de mobilisation arriva à l’hôtel inopinément. Le niçois et plusieurs clients durent déguerpir dare-dare et renoncer au cinéma.
N’ayant aucune raison pour déguerpir, Francisco résolut de continuer son traitement et d’attendre en sérénité, autant que possible, les événements.
Nous allions lire chaque jour les communiqués du front à la mairie et la vie continua en apparence tranquille, mais avec la vague sensation d’avoir l’épée de Damoclès suspendue sur nos têtes.
Puis, ce fut l’abattement et la stupeur, lorsque les communiqués annoncèrent l’invasion de la Belgique et du Nord de la France.
Mais bientôt cependant, il fallut songer à rentrer au bercail. Paris était en partie désert, mais calme. Les ménagères se préoccupaient pour le ravitaillement, car les commerçants, cette triste engeance, commençaient à cacher les denrées et établissaient déjà la bourse noire. Ma laitière me vendait le beurre sous cape, moyennant un bel excédent. Mais bientôt vint le rationnement, puis l’installation des baraques militaires. Par la suite tout se tassa et la vie reprit son cours avec une certaine torpeur et une acceptation stoïque pour les uns, assez indifférente pour les ignorants et plutôt réjouissante pour les affairistes qui, comme les champignons naissent subitement dans les terrains propices.
La bataille de la Marne en septembre rassura enfin les parisiens qui avaient déjà les ennemis aux portes de leur capitale. Je me souviens des explosions de joie populaire quand on apprit que le Maréchal Joffre victorieux avait arrêté l’invasion et que Moltke avait dû déloger sans trompette. Les gens jubilaient en commentant l’exploit du Gouverneur de Paris Gallieni, qui avait réquisitionné tous les taxis et les autos de la ville pour acheminer les troupes rapidement vers le front.
Le front se stabilisant, peu à peu chacun l’habitude aidant, reprit sa marotte. Les théâtres retrouvèrent leur fidèles, les cafés se remplirent de nouveau et la sensation de guerre s’amenuisait, semblait imperceptiblement sombrer en léthargie.
Ensuite vint la longue période de la guerre des tranchées, interminable, démoralisante, inhumaine pour les malheureux soldat qui trouvaient il est vrai à l’arrière, quelques consolations durant leurs permissions avec les gentilles et dévouées marraines de guerre.
Bientôt quelques écrivains mobilisés sur le front, vinrent en permission et trouvèrent leur centre de réunion, la Closerie des Lilas, dans le marasme et en ressentirent une grande déception. Alexandre Mercereau l’animateur était brancardier. Il avait été blessé à la tête et avait été trépané. Paul Fort, le Prince des Poètes, était mobilisé dans un bureau militaire. Louis Mandin, son secrétaire était mitrailleur dans quelque fourré sur le front. Aucun n’était disponible pour alimenter le feu sacré. Ce furent quelques aînés de l’arrière qui, aidés de madame Paul Fort, d’Henri Mazel de Francisco Contreras et d’artistes étrangers comme le peintre Dirick, Julio Gonzalez, José Clara, réanimèrent les réunions du mardi. L’Intransigeant appuya l’initiative et les permissionnaires purent de nouveau retrouver leur centre de sympathie intellectuelle. Ce fut une réussite, bien salutaire en ce moment de la guerre, où une crise de défaitisme alimentée par les éléments bolcheviques qui rôdaient à la Closerie des Lilas, se propageait sournoisement.
Cependant, en temps de guerre, il faut se garder de s’endormir dans les illusions. Un beau jour, les parisiens qui semblaient avoir oublié la guerre, eurent inopinément la visite des avions allemands et les tirs de la grosse Bertha qui envoyait un obus toutes les vingt minutes. L’immeuble que j’habitais 23 rue Le Verrier fut réquisitionné comme refuge. J’avais une grande cave vide, je l’aménageais ; et quand la sirène hululait je descendais dare-dare tous, tous les locataires faisaient de même. J’avais alors, des tiraillements avec Francisco qui n’en finissait pas de s’habiller car il ne descendait que vêtu au complet, faux col inclus, gants, canne, comme si nous allions en promenade.
Il avait confiance en ce que disaient les gens, que les bombes n’atteignaient pas
le quatrième étage. Je n’étais pas aussi crédule.
Prudent, le gouvernement conseilla aux parisiens dont les occupations ne les obligeant pas à rester, de quitter la capitale pour la province. Francisco Contreras décidé que nous irions à Bordeaux où s’était déjà rendue la Légation du Chili.
Le voyage fut très difficile, les trains pour les civils étaient surchargés, le quai d’Orsay était noir de voyageurs. Les arrêts dans les gares pour laisser s’écouler les convois militaires étaient interminables.
A Tours, je dus attendre plusieurs heures sur le quai, assise sur les valises dans la nuit froide, le retour de Francisco qui s’était vu obligé de se rendre à la ville, à la recherche d’un gîte, car les hôtels étaient pris d’assaut.
Il trouva enfin une chambre chez un commerçant d’objets de culte. La pièce spacieuse était remplie d’ostensoirs, de calices rutilants, de saints avenants, d’étoles richement brodées et de tout le saint-frusquin. Beaucoup de richesses accumulées. Malheureusement il y avait aussi des puces qui jouissant en maîtresses de ces richesses et ne voulant pas les partager, se ruèrent sur nous et troublèrent terriblement notre sommeil.
Arrivés à Bordeaux, la chance nous favorisa. Un gamin nous indiqua un commerçant qui louait le deuxième étage de sa maison.
L’appartement était confortable et le propriétaire se chargea de nos repas et nous facilita une jeune fille pour le ménage à laquelle Francisco s’empressa malicieusement de donner le nom de « Cara de Mona », qu’il faisait rimer avec Yvona, le nom de la petite qui, heureusement avait très bon caractère et était plutôt simplette.
Comme conséquences de tous ces contretemps je contractais une pleurésie et dus m’aliter une quinzaine de jours, mais la température était très douce et bientôt je pus faire des promenade au parc bordelais où il m’arriva de faire une conquête extrêmement curieuse et touchante : un énorme dogue de Bordeaux vint me flairer, je lui parlais me hasardant à passer ma main sur sa tête, ce qui parut lui être très agréable, car il continua de me suivre et il m’accompagna durant toute ma promenade jusqu’à la sortie du parc. Francisco, pas très rassuré, conclut que l’animal avait dû égarer sa maîtresse et que sans doute je devais lui ressembler. Arrivés près du tram, nous dûmes nous séparer. J’aurais donné une fortune pour garder le chien avec moi.
L’accalmie qui régnait momentanément sur le front nous permit de rentrer à Paris et l’hiver qui suivit notre retour me trouva très fragile, le médecin me conseilla de faire un séjour à Nice où je passais les trois mois d’hiver fortifiant ma santé physique et remplissant mon âme de toute la beauté de cette Méditerranée si lumineuse. Francisco ayant toujours la déplorable habitude de se lever à midi, je partais dans la matinée avec Bonheur, un petit chien adorable de la propriétaire de notre appartement, qui avait scellé avec moi une amitié inséparable. Nous faisions une randonnée dur la Promenade des Anglais, où Francisco venait à notre rencontre pour le déjeuner.
De retour à Paris au début du printemps nous reprîmes notre vie courante, assez recueillie. Francisco était très absorbé par ses correspondances dans la presse hispano-américaine et dans la création de ses romans du terroir.
Néanmoins la vie intellectuelle était assez active à Paris. Henri Barbusse publiait « le Feu » qui eut un énorme retentissement, Georges Duhamel « La Vie des Martyres », Romain Rolland donnait « Au Dessus de la Mêlée », Apollinaire, Tristan Tzara apportaient des ferments nouveaux dans la poésie, Paul Fort enrichissait ses « Ballades Françaises » et réapparaissait à la Closerie des Lilas, où les peintres et les sculpteurs se battaient pour le cubisme et l’art abstrait. Ils étaient représentés surtout par des artistes étrangers. Louis Mandin publiait dans la presse des poèmes émouvants sur la guerre qui parurent plus tard en volume sous le titre de « Notre Passion ». L’îlot des révolutionnaires russes persistait imperturbable attendant stoïque mais convaincu l’inéluctable révolution.
Il y avait aussi quelques salons littéraires très en vue, notamment le salon de Rachilde au Mercure de France, rue de Condé, où le mardi se réunissaient les intellectuels autour de la romancière du « Meneur de Louves » et de Louis Dumur, rédacteur en chef de la revue qui écrivit les romans tout à fait remarquables sur la guerre : « Nach Paris » et « Raspoutine » entre autres. On pouvait rencontrer Georges Duhamel qui était un fervent ami de Rachilde, d’Alfred Valette, le directeur de la revue, et de Louis Dumur qui se souvenait toujours d’une pommade magique qui lui avait calmer la grande fatigue nerveuse qu’il ressentait au cervelet et que l’écrivain qui était aussi docteur en médecine lui avait ordonnée.
On rencontrait aussi Paul Léautaud, protecteur infatigable des animaux et qui un jour me donna une recette pour traiter les oreilles de mon chien Saphir, un superbe berger allemand. Léautaud était peu mondain et se tenait à l’écart dans les bureaux de la revue.
Mais il était très recherché par une catégorie d’écrivains qui se réjouissaient avec ses sarcasmes et ses pamphlets extrêmement spirituels et virulents, qu’il rédigeait contre ses ennemis assez nombreux, surtout les snobs, choqués par sa mise et son genre de vie, hors du commun, conséquence de son dévouement pour les animaux. Moi, j’adorais Léautaud. Il me racontait la vie de ses chiens, surtout de ses chats, de madame Mine, sa chatte préférée qu’il amenait l’été avec lui au bord de la mer. Il soignait tout ce petit monde avec amour. Francisco le rencontrait parfois, dans une pharmacie, près de l’Odéon, où il le trouvait très affairé avec le pharmacien pour la préparation de quelques remèdes pour ses protégés.
Le matin quand il se rendait au Mercure où il avait son bureau, il rencontrait devant la petite gare du Luxembourg, un bourricot qui stationnait au bord du trottoir, en face de la porte ; c’était un petit âne qui appartenait à un chiffonnier et qui attendait patiemment l’arrivée de son ami qui lui apportait chaque jour un morceau de sucre.
Léautaud avait le courage à la sortie de son travail, de faire une tournée dans certains restaurants du quartier latin qui lui gardaient les restes pour nourrir ses nombreux protégés.
Rachilde était aussi une militante qui combattait pour la protection des animaux . Je me souviens des manifestations qu’elle organisa, réquisitionnant des adhérentes dans ses réunions du mardi, pour protester contre la réalisation d’une course de taureau qui devait avoir lieu à Melun, où elle avait sa maison de campagne. Toutes les adhérentes occupèrent la place et empêchèrent la course. Puis elle appuyait les étudiants au quartier latin, qui manifestaient contre la vivisection, en organisant des monômes qui occupaient tout le boulevard Saint Michel et le quartier de la Sorbonne.

IV
Cependant, sur le front, c’était l’infernale tuerie de Verdun où le Komprinz sanguinaire comme le Molock , ne se lassait pas d’immoler les enfants, avec un acharnement qui oblige à penser que Satan n’est peut être pas un mythe.
Il arriva que Francisco, dont la santé était toujours chancelante, tomba malade d’une pneumonie qui le laissa très déprimé ; son médecin lui conseilla d’aller passer deux mois de convalescence dans la reposante ville du Puy, dans la Haute Loir, où il trouverait un climat fortifiant, un air pur et une température particulièrement douce, la ville étant située dans une dépression à l’abri des grands vents.
Le Puy fut pour nous un refuge délicieux en même temps que pénible parfois, la saison n’étant pas toujours favorable ; délicieux car nous trouvions un pays merveilleux, au paysage envoûtant, mais âpre, malgré tout, sauvage et encore troublant, aux traditions toujours empêtrées dans les superstitions et la magie.
Francisco écrivait alors son roman « La Ville Merveilleuse ». Les promenades dans la montagne lui rappelaient, de loin bien sûr, sa Cordillère natale et le ravissaient. A notre arrivée, vers la fin du mois d’avril, la neige, lumineuse de blancheur intacte, couvrait toute la région, et nous dûmes attendre longtemps les premiers rayons du soleil printanier. Mais, dès que le mois de mai arriva, il inonda le paysage et ce fut une révélation. Partout la campagne fleurissait couvrant les prairies de la neige des narcisses qui croissaient touffues, ou du ciel bleu des myosotis. Les haies étaient gonflées d’églantiers ; les pentes pelées des terres cultivables étaient tricolores avec l’abondance des marguerites sauvages, des bleuets et des coquelicots.
Je revenais de la promenade les bras chargés de fleurs que je cueillais avec avidité ; j’aurais voulu emporter toute la prairie, tellement je sentais la griserie de cette abondante beauté. Je distribuais ma cueillette dans des récipients de toute sorte, et l’appartement présentait l’aspect d’un jardin éternel. Sur la route du retour nous rencontrions des troupeaux qui nous suivaient et qui paisiblement se permettaient de brouter, derrière mon dos, les branches d’aubépines et d’églantiers qui débordaient de mon gigantesque bouquet.
Nous partions aussi à la cueillette des fraises des bois qui embaumaient le paysage et s’abritaient au pieds des pentes, dans les ravins. Nous avions la snsation de vivre dans un pays enchanté, et il nous semblait parfois, que nous allions voir surgir de derrière un rocher « la Dame » dont nous avait souvent parlé notre femme de ménage. Il s’agissait de l’apparition d’une religieuse que l’on voyait simultanément au quatre coin de l’horizon.
Nous n’habitions pas dans la ville, mais sur une hauteur, où nous avions trouvé un appartement confortable dans une villa. Le climat, malgré tout, était traître et nous nous ressentions souvent de son instabilité. Francisco était nerveux, fiévreux souvent ; son humeur maussade, ses idées pessimistes, anxieux devant l’avenir dont la guerre lui cachait l’issue. Il supportait mal l’isolement, le manque de contact avec les confrères, l’absence des réunions dans les cafés et les salons littéraires, conséquence tout cela enracinées de sa vie de bohème.
Mais personne ne voyait la fin du conflit.
En revanche nous vivions au milieu attristant des victimes. Tous les hôtels étaient réquisitionnés pour les blessés et la campagne environnante était remplie de militaires en convalescence. Nous les rencontrions partout dans les chemins où ils s’amusaient à tuer les serpents qui pullulaient dans cette région aux terrains rocailleux. Souvent, en ramassant des fraises, on sentait le frou frou d’une fuite subite, ce qui ne manquait pas d’inciter à déguerpir.
M’efforçant de distraire Francisco et à lui remonter le moral, je l’entraînais dans des excursions d’où il revenait physiquement fatigué mais avec l’humeur ranimée, souriante.
Mais il y avait aussi dans cette nature enchanteresse, dont les humains auraient pu jouir comme d’un paradis, des aspects rebutants qui rendaient certains endroits sinistres. Les paysans de la région étaient très retardataires, primitifs, voire sauvages. Quand mourait un animal, ils laissaient les carcasses sur le terrain en plein soleil, ce qui attirait des vols compacts de corbeaux et d’où se dégageaient des bouffées d’air écœurantes.
L’esprit des gens aussi, avait quelque chose de sinistre qui nous ramenait à l’époque des cavernes. Notre femme de ménage, une vieille paysanne, très bavarde n’en finissait pas de nous raconter des cas terrifiant de haine et de vengeance assassine.
La villa où nous logions avait aussi son histoire peu rassurante. Le propriétaire, de moralité douteuse, n’était pas aimé de ses voisins. A vrai dire, on accusait surtout sa mère d’avoir été une entre-metteuse qui prêtait sa villa pour des rendez vous clandestins. Aussi lorsqu’elle mourut, dans la nuit qui précéda l’enterrement, les voisins entendirent des bruits de chaîne et le matin on ne trouva pas son cadavre. Le diable était venu, paraît -il et l’avait emporté.
Le printemps finissait et les beaux jours ensoleillés annonçaient la saison d’été. Francisco était en meilleure forme et dut convenir que le séjour au Puy, malgré ses inconvénients, avait été très réconfortant pour le rétablissement de sa santé. Puis la perspective du retour à Paris le réjouissait.
Les événements s’annonçaient plus favorables. L’entrée des Etats Unis aux côtés des Alliés, donnait à la guerre un autre tournant. Ce fut avec un profond sentiment de délivrance que la population apprit les résultats des contre-offensives du Maréchal Foch, qui vainquit les allemands et les obligea à la retraite. Puis ce fut la joie de l’armistice.
Les défilés des troupes victorieuses aux Champs Elysées. La réjouissance populaire et le soulagement général laissant entrevoir la continuité de l’existence dans un possible et paisible bonheur étaient indescriptibles.
















V
La paix rétablie, la vie reprenant son cours, Francisco se trouva en présence d’un dilemme. Continuer de vivoter avec les modestes ressources que lui envoyait tous les six mois son administrateur toujours en conflit avec Juan de Dios Contreras, le frère ennemi et les aléatoires rémunérations de ses correspondances aux journaux et revues hispano-américaines, ou faire un voyage dans son pays natal et essayer d’obtenir un emploi diplomatique comme il en avait été question avant la guerre? La raison et la sagesse lui firent opter pour le voyage et, en 1919 il s’embarqua pour l’Amérique. Il fut décidé que j’irais passer l’hiver à Ribérac dans ma famille. Notre bon ami Manuel Thomson se chargea de l’appartement que nous avions loué au docteur Oscar Fontecilla pour quatre cent francs par mois et qui venait d’arriver à Paris avec son amie française Madame Delmont, qui était une modiste très à la mode à Santiago du Chili. Manuel Thomson était chargé de m’envoyer les mensualités à Ribérac. Je pus vivre ainsi paisiblement les mois d’hiver dans ma vieille maison natale, retrouvant le charme et la douceur de la cheminée rougeoyante, si intime où le chat frileux et fidèle ronronne et fait le gros dos pour avoir des caresses. J’en éprouvais tellement de plaisir que je pris en horreur les salamandres qui chauffaient notre appartement à Paris.
La Bibliothèque de Ribérac était très riche en livres classiques. J’en profitais et passais les longues soirées d’hiver avec Molière, Racine, Voltaire, Hugo et aussi Shakespeare qui m’absorba totalement. Le piano était ma marotte. Je profitais de mes loisirs pour reprendre mes études.
Puis je retrouvais l’affection de mes sœurs plus jeunes que moi. Marie Louise, Thérèse, Eugénie, Marcelle. Marie Louise , qui fut secrétaire du poète Parmantier, mobilisé à la Mairie de Ribérac durant toute la guerre de 1914 épousa en 1922 le poète Louis Mandin qui fit de la Résistance durant la guerre mondiale de 1940 et fut condamné à mort les par les allemands (1)
(1) Nota : Les intellectuels français réclamèrent la révision du procès et la sentence fut changée en déportation. Marie Louise ayant appris que son mari était gravement malade, demande la permission d’aller le soigner. Georges Duhamel qui était un grand ami de Louis Mandin et qui vint à Santiago, m’écrivit une lettre dans laquelle il me disait que l’on avait appris la mort de Louis Mandin, mais que ma sœur ne revint jamais d’Allemagne et sa mort est restée mystérieuse.
Dans le courant du mois de mai, je reçu une lettre de Francisco m’annonçant son retour sur un bateau anglais, l’Almanzora qui faisait escale à Cherbourg où j’allais l’attendre accompagnée de ma sœur Marie Louise.
A Cherbourg nous dûmes prendre une vedette pour accoster l’Almanzora, qui mouilla loin dans la rade. L’attente du bateau était émotionnante. Bientôt on aperçut un point noir comme un oiseau à l’horizon : le mât ; et à mesure qu’il émergeait on avait la vision inoubliable de la rondeur de la planète.
Je retrouvais Francisco très déprimé. Le voyage avait été pénible. Durant toute la traversée il avait souffert d’une névralgie dentaire. Je ne pouvais comprendre comment il n’avait eu recours à un dentiste, qui ne pouvait manquer sur un bateau de luxe comme l’Almanzora. Francisco était fragile, maladif et avait besoin constamment d’une infirmière autant pour son physique que pour son moral.
Il me disait dans une lettre, qu’il ne savait pas comment il avait pu décider de s’embarquer seul.
Il me raconta assez désillusionné les détails de son voyage. A son arrivée à Santiago il se rendit chez sa sœur Anatilde de Torrealba, qui habitait la maison formidable de Santiago, avec toute sa nombreuse progéniture, où il aurait dû trouver une ambiance affectueuse et réjouissante. Au lieu de cela, il trouva une mégère contrariée par sa présence et l’hostilité des petits neveux qui faisaient un vacarme infernal, ne lui laissant pas de répit, même dans sa chambre. Puis il advint qu’un jour où il se trouvait alité et était exaspéré par les insolences des enfants, il leur fit des remontrances qui déplurent à l’un des plus âgés, lequel s’avança alors vers le lit en un geste menaçant. Francisco me dit qu’il se redressa et fit mine de mettre sa main sur son revolver qu’il tenait toujours à sa protée ; le morveux apeuré recula et sortit de la pièce. Ce malotru n’était autre que le futur écrivain et professeur Ernesto Torrealba qui eut, quelques années plus tard, une aventure en province, où il était nommé dans un collège, laquelle aventure illustre bien sa moralité relâchée. Il avait eu l’audace de courtiser l’épouse de son Directeur. Celui-ci ayant découvert l’intrigue lui tendit un piège et, un soir à la tombée de la nuit un groupe de gaillards l’attaque dans une reuelle et le laissa dégonflé, avec un bras mal en point, sur le sol. Il dut s’enfuir dare-dare.
Quelques années plus tard, il fit un voyage à Paris, rendit visite à son oncle à qui il demanda l’absolution pour ses comportements inadmissibles, alléguant sont jeune âge. Francisco qui était magnanime ne lui tint par rancune et je le reçus à déjeuner avec sa jeune épouse brésilienne qu’il avait rencontrée sur le transatlantique durant son voyage.
Se rendant compte qu’il était indésirable dans cette famille, Francisco en fit part à sa sœur Idilia de Viviani, qui avait toujours été sa sœur préférée. Idilia lui dit de venir s’installer auprès d’elle et il put enfin vivre une vie placide, affectueuse et rajeunie avec les souvenirs de leur enfance écoulée dans l’hacienda familiale, à Quirihue près de Chillan, où ils avaient vécus jusqu’à la mort de leur père, survenue en 1888. Idilia avait de nombreux enfants, mais leur éducation était à l’antipode de celle des autres neuveux, une bande de petits malappris intraitables. Les enfants d’Idilia étaient respectueux et prévenants avec leur oncle. Guillermo Viviani, sacerdote - le futur Monseigneur Viviani - également écrivain d’avant garde, ami des humbles, lui servait de cicérone pour visiter les couvents et les églises. Ramon, avocat frais émoulu lui offrait ses services ; les deux nièces le dorlotaient. Francisco gardait un agréable souvenir de ce séjour. Il ne cessait de me raconter mille histoires amusantes au sujet de la dernière fillette d’Idilia qui avait su accaparer son affection.
Les intellectuels lui firent un chaleureux accueil. Il publia un recueil de vers : « La Varillata de Virtuel » et le poème « Luna de la Patria » vraiment émouvant causa une admiration unanime.
Francisco Contreras n’aimait pas la politique, aussi ses amis étaient peu nombreux dans cette sphère d’action. Néanmoins il était en très bonne relation d’amitié avec Barros Borgono qui, durant son voyage se présenta comme candidat à la Présidence de la République contre Arturo Alessandri. Barros Borgogno lui avait promis la légation d’Espagne s’il était élu. Mais il fut dérouté par Alessandri et la possibilité d’obtenir un poste diplomatique fut anéantie. Il obtint finalement une mission de propagande à Paris.
Envisageant son retour, il s’s’empare alors de liquider la partie de l’héritage qui lui revenait dans l’hacienda familiale. La maison familiale de Santiago fut aussi vendue et il en reçut sa part.
Quand son frère Juan de Dios apprit qu’il s’apprêtait à vendre sa part de l’hacienda, il lui mit des difficultés au sujet d’un chemin ; ce qui dissuadait les acheteurs. Juan de Dios avait toujours été en discorde avec lui. Fanatique, intransigeant, hypocrite, d’une avarice sordide, insensible à la beauté, il ne pouvait supporter que son frère demeurât à rêver à la lune, tandis que lui, avait toute la charge de l’administration de l’hacienda. Pendant les vacances il exigeait que Francisco se chargeât de la comptabilité des moutons, mais le poète n’arrivait jamais à obtenir un nombre exact de têtes, aussi dans les comptes il écrivait toujours dans les livres un numéro approximatif, par exemple « mil corderos, màs o menos » ce qui exaspérait le frère acariâtre.
Quand la discorde devint intolérable, Francisco qui en avait ras le bol, organisa son voyage pour la France en 1906. Mais malgré les années passées, le mauvais frère n’avait pas oublié ses ressentiments. Il était avocat et notaire, ce qui au surplus lui permettait de chicaner à son profit. Il employait tous les moyens pour demeurer seul propriétaire de l’hacienda. Il avait déjà réussi, par le moyen des hypothèques à soutirer les deux autres parts à ses sœurs. Il alla même jusqu’à profiter de l’amnésie de sa mère, très âgée, pour l’enlever et l’amener dans la ville où il était notaire et lui faire signer un testament en sa faveur, déshéritant les autres frères. Mais la famille réussit à faire casser le testament.
Durant son actuel voyage, Francisco, qui avait déjà retenu son passage de retour en France, sur l’Almanzora et ne pouvait attendre le résultat de la nouvelle et misérable hostilité du frère indigne, consulta son grand ami et beau poète Gustavo Valledor qui était aussi avocat. Valledor se chargea aussitôt de liquider l’affaire. Il résolut de diviser le terrain en parcelles. Immédiatement les acheteurs se présentèrent et plusieurs parcelles furent vendues. Quand Juan de Dios s’en rendit compte, il s’empressa de payer la somme demandée de cent mille pesos. Il réussit ainsi à conserver aussi la totalité de l’hacienda, qui en 1936 à mon arrivée à Santiago du Chili était évaluée à quatre vingt millions de pesos.








VI
Heureux de vivre enfin dans l’atmosphère qui lui était chère, Francisco Contreras retrouva son optimisme, son enthousiasme, sa joie pour la création, m’avouant que le milieu intellectuel dans son pays était terriblement déprimant, la lutte très dure pour les artistes, les idées étroites faussées par un religion mal comprise, intolérante et le plus souvent fanatique, politicarde. La culture, de fait, dans la soi-disant haute société, à part quelques excellentes, mais rares exceptions, est très artificielle et le plus souvent inexistante ou pleine d’ignorances primitives et les réunions sociales sont les rendez vous des snobs et des femmes en quête des dernières idioties préconisées par la mode importée.
Puis règne un mercantilisme dans une société « terratenientes » obscurantistes anéantissant les tentatives de surgissement chez les êtres humbles à leur service, dans le dessein de les accaparer pour la culture de leurs terres. Aussi, trouve-t-on des paysans dans une ignorance inimaginable, analphabètes pour la plupart, sans aucun intérêt ou attirance pour la connaissance. Quand je fis remarquer cette déficience à don Julio Vicuna Cifuentes à mon arrivée au Chili, il m’expliqua que c’était eux, les aristocrates qui étaient les auteurs de cette situation vraiment déplorable.
C’est pourquoi il est facile aux communistes d’ensemencer le terrain, et ils ont réussis à merveille à faire germer leur funeste doctrine, car le peuple, aux abois pour la nourriture, l’inconscient subjugué par la manipulation est absolument infesté, et il en coûtera beaucoup à la démocratie authentique pour pouvoir s’instaurer en dominatrice.
Enfin, l’accablante déception du voyage peu à peu se dissipa et la sensation de liberté totale, stimulante et féconde, qui est un des charmes enivrants de Paris, réanima l’activité de l’écrivain qui promptement reprit ses habitudes mondaines, en même temps qu’il se consacrait à ses obligations nouvelles de propagandiste du Chili dans la presse française.
Ses romans du terroir le passionnaient, et il termina assez rapidement « La Ville Merveilleuse ». Puis il reprit avec ardeur et ténacité son livre sur « Ruben Dario, su vida et su obra ».
Le nouveau travail de propagande me compliqua l’existence, absorbant tous mes loisirs. Traduire en français les articles que Francisco rédigeait en espagnol, les taper à la machine, faire les paquets des envois destinés aux personnalités officielles du Chili, aller à la poste pour les expédier etc…J’ai bien mérité la maigre pension que m’a accordé le gouvernement du Chili ! Ah! Ah!Ah! Pendant de longues années ce fut un vrai sacrifice, la peinture, le piano, tout cela passait en second lieu.
Je réussis à décider ma sœur Marie-Louise à demeurer avec nous. Elle trouva un emploi de sténo dactylo et me secondait dans les occupations ménagères. Mais au bout d’une année elle se maria avec le poète Louis Mandin, qui occupait au Mercure de France l’emploi de correcteur d’épreuves de la revue et des éditions.
Néanmoins, je repris autant qu’il était possible mes anciennes habitudes de peindre le matin, et je profitais de la présence de Marie Louise pour faire son portrait lequel fut vendu bêtement au Salon des Indépendants. Je peignis alors, une autre toile plus importante que j’appelais « Femme à la Cape » exposée au Salon d’Automne suivant et qui mérita une aimable mention de Léon Bocquet dans sa revue « Le Beffroi » de Lille. Mais il existe un portrait remarquable d’expression, peint par le peintre chilien Manuel Thomson qui était un de ses admirateurs. Ce portrait doit être en possession de quelque membre de la famille, dont je n’ai aucune nouvelle depuis la dernière lettre de mon beau frère en 1957, le dessinateur et écrivain Paul Morvan, marié avec ma sœur Marcelle. Marie Louise Mandin, victime innocente de son dévouement dans la monstrueuse hécatombe hitlérienne aurait droit à ce que son portrait, peint par un remarquable artiste, trouve une place dans quelque musée approprié.
En 1922, Francisco décida que nous passerions les vacances en Espagne, car il désirait publier son roman « El Pueblo Maravilloso », premier livre d’un cycle qui devait comprendre dix volumes, mais dont la réalisation s’arrêta au quatrième. Nous passâmes le mois de juillet à Madrid, où Francisco retrouvait de nombreux écrivains espagnols qu’il avait connus dans un voyage antérieur, qui fut le motif de son livre « Tierra de Beliquias ». Je me liais d’amitié avec Madame Diez Canedo qui avait la nostalgie de Paris où elle avait vécu un certain temps. Nous rencontrâmes aussi le poète et essayiste Alfonso Reyes, qui était ministre de son pays à Madrid. Alfonso Reyes et Diez Canedo nous invitèrent à déjeuner aux environs de Madrid où nous passâmes un après midi enrichissant en écoutant les dissertations subtiles et savantes de l’essayiste.
Je visitais seule le musée du Prado, l’après midi, car Francisco Contreras devait aller à la chasse d’un éditeur. Je m’offrais des promenades en calèche dans les fraîches allées du Prado, où parfois un brise impondérable apportait les effluves enivrantes du parfum des violettes qui tapissaient les pelouses du parc de El Prado, cachées dans le vert humide du gazon.
Naturellement nous ne pouvions manquer d’assister à une « corrida de toro ». J’en ressentis une impression inoubliable en présence du déploiement fastueux du décor.
La richesse des innombrables châles richement brodés, la fantaisie exquise des mantilles, les costumes attrayants des toréadors, toute cela déclenchait des réactions d’admiration inéluctables. Mais la griserie momentanée passée, l’intelligence réagissant, nous réveille la révolte et nous met en évidence le retard de l’évolution spirituelle, l’inconscience humaine, toujours aux prises avec l’animalité, qui peut encore éprouver de la réjouissance en contemplant des actes féroces de cruauté. Car le spectacle est vraiment cruel, surtout pour les malheureux chevaux. Mon être tout entier se révoltait et les larmes me venaient aux yeux quand je voyais le banderillero s’acharner, lançant ses banderilles contre le taureau qui, en furie se retournait et enfonçait ses cornes dans le ventre du malheureux cheval dont les entrailles débordaient et pendaient de son abdomen. Je sentais monter en moi un sourde révolte, en entendant les cris et les vociférations de délire du public, masse brute, quand le taureau semblait prendre un peu de répit : « dele calballo! Dele caballo! Dele caballo! » hurlait la foule vociférante, effrénée, aveugle, sanguinaire comme ayant perdu le sens de son existence humaine. A ce moment, j’eu comme une vision, que l’humanité était encore immergée, et pour longtemps encore, dans le marécage implacable de l’inconscience totale. Je quittais la corrida me promettant de ne plus en voir jamais.
Nous passâmes un jour à Valladolid pour connaître les œuvres des Berruguete dont les espagnols sont très fiers et un autre à Burgos pour admirer sa belle cathédrale gothique, puis une semaine à Barcelone où Francisco Contreras voulait prendre contact avec les éditeurs. Nous rencontrâmes les écrivains catalans Eugenio d’Ars et Alfonso Maseras qui nous invitèrent à dîner et nous amenèrent en promenade pour nous faire connaître une pittoresque et divertissante « verveine ».
VII
De retour à Paris, vers la fin du mois d’août, la vie reprit son train-train, agrémentée par des excursions en forêt de Meudon ou de Fontainebleau qui captivaient profondément Francisco. A la rentrée des vacances, vite se renouèrent les réunions de cafés où les écrivains et les artistes se retrouvaient. Montparnasse reprenait son agitation et la Closerie des Lilas réunissait bientôt sous ses fidèles. Paul Fort, le Prince des Poètes, vigoureux, rajeuni, sa mèche de cheveux toujours noire sur le front, était très absorbé par la prochaine représentation, au Théâtre de l’Odéon, de l’un de ses poèmes dramatiques historiques : « Louis XI, curieux homme ». Il trouva cependant le temps d’amorcer une aventure amoureuse qui fit un certain scandale à la Closerie des Lilas -oh! Pas exorbitant !-
Paul Fort avait une préférence pour la coupe de champagne au lieu du bock de bière de son ami norvégien , le peintre Dirick, qui était son fidèle compagnon de table dans les beuveries de cafés. Mais le champagne, comme on sait est moins inoffensif que la bière et en fin de soirée, il lui arrivait de perdre un peu le contrôle de sa conversation ; souvent ses expressions tournaient au bafouillage et ses sentiments s’attendrissaient. Il s’en suivait alors, que quelque voisine de table se voyait adresser une galanterie poétique. Mais tout l’entourage connaissait les faiblesses du Prince des Poètes et les dames comme absentes, mais souriantes, faisaient la sourde oreille.
Un jour pourtant, le dénouement de son audacieuse intrigue fut dévoilé et devint le secret de polichinelle.
Le poète Léo Dorfert, un intime ami de Paul Fort, avait une délicieuse fille, belle, intelligente, que tout le monde aimait à la Closerie des Lilas. Elle s’appelait Germaine et était la fiancée d’un rédacteur du journal l’Intransigeant, Gaston Picard, critique très apprécié dans la « Rubrique des Treize ». Durant une certaine période, on remarqua l’absence de Germaine dans les réunions, mais bientôt le mystère s’éclaira. On apprit que le Prince des Poètes avait lâché sa femme légitime et s’était mis en ménage avec la jeune fille. Pourtant Madame Paul Fort continuait de régner en princesse dans les réunions où elle avait un grand cercle d’amis, imperturbable. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait dû avaler des couleuvres ; elle semblait être absolument désintéressée. Mais elle ne voulut jamais donner son consentement à une demande de divorce, qui eut lieu par la suite.
Plusieurs semaines s’écoulèrent, après ce petit scandale, et un jour l’Intransigeant publia la nouvelle du mariage de son rédacteur Gaston Picard, avec mademoiselle Sourioux, femme de lettres. Ce fut une véritable surprise.
Puis voici, comble d’étonnement - le diable arrange bien les choses - que Germaine fait sa réapparition inopinément dans les réunions. Motus! Bouche cousue ! Mais comme la répétition d’une même comédie, finit par rendre indifférente, il en fut de même pour le petit scandale, qui amusa ou troubla un moment les spectateurs involontaires. Et pour que l’harmonie apparente de la vie sociale suive son cours - je dis apparente de la vie sociale suive son cours - je dis apparente, car les drames de la vie intérieure refoulée, blessée, qui s’en préoccupe, et qui pense seulement à envisager les pénibles conséquences? - un jour, on vit arriver vaguement embarrassés, Gaston Picard accompagné de sa jeune épouse. Je fus présenté à Madame Sourioux Picard, comme elle signa ses écrits à l’avenir . Sourioux et souris sont deux mots qui se ressemblent. Madame Sourioux Picard était menue, douce, gentille, effacée, pâle et blonde comme atteinte d’albinisme ; je crus voir en elle une petite souris blanche, comme celles que la romancière Rachilde s’amusait à mordre sur le dos pour les présenter comme une chatte dans ses réunions su mardi au Mercure de France, à ses visiteuses mondaines, des mijaurées qu’elle jugeait snobs et maniérées, pour les édifier à plus de simplicité. Il fallait entendre les petits cris hystériques simulant l’effroi, de certaines de ces dilettantes impuissantes, mais avides de notoriété, qui agaçaient terriblement Rachilde et qui gravitaient dans ses réunions et encombraient souvent son salon.
L’union de Paul Fort et de Germaine fut, comme dans les contes, heureuse et féconde.
Ils eurent plusieurs enfants et tout leur entourage déplorait l’attitude peu généreuse de l’épouse légitime qui s’obstinait à refuser le divorce, malgré les pressions continuelles de ses relations.
A quelques temps de là, le Prince de Poètes fut invité à donner des conférences dans les diverses républiques hispano américaines. Il demanda à Francisco Contreras de lui préparer le terrain au Chili. Contreras lui promit son soutien avec la plus franche bienveillance car il admirait l’œuvre du poète des « Ballades Françaises ». Paul Fort s’embarqua pour l’Amérique avec Germaine qui lisait les vers dans les conférences, lesquelles eurent un véritable succès parmi les intellectuels latins. Elle me fit part, à son retour, des impressions de son voyage, qui, à son dire, fut un enchantement.
De retour en France le poète acheta une propriété à Montlhéry, ou avait eu lieu la fameuse bataille de Louis XI en 1465 et qui fut un des thèmes de ses œuvre dramatiques historiques. Ma sœur marie Louise Mandin qui allait passer les week rends avec son mari à Montlhéry, me racontait très amusée la vie désordonnée mais charmante et réjouissante que le couple vivait dans cette propriété accidentée, pleine de terriers, où le poète se divertissait à la chasse aux lapins et où un énorme chien de garde attaché, faisait trembler le pavillon de bois plutôt sommaire.
Je raconterai aussi une aventure qui m’advint avec Germaine, un jour ou j’allais en visite à un jeudi de Madame Aurel, très élégante dans une robe de velours chiffon pourpre, récent cadeau de mon mari. Comme Francisco avait besoin de quelques renseignements, pour une étude qu’il rédigeait en ce moment sur Paul Fort, il décidé de passer chez lui avant de faire notre visite. Germaine très occupée avec son dernier né, le déposa un instant dans mes bras pour que je puisse mieux le caresser. Au bout d’un moment je ressentis une moiteur sur mes genoux : l’enfant qui n’était pas langé dûment, avait souillé ma belle robe de velours. Je dus retourner dare-dare rue Le Verrier, heureusement dans le quartier, tout proche refaire ma toilette.













VIII
Les écrivains hispano-américains amis de Francisco Contreras qui venaient à Paris, ne manquaient pas de le visiter. Aussi, j’eu l’occasion de connaître certains écrivains de grande notoriété, comme Alfonso Reyes, José Wasconcelos, Alcides Arguedas, Gabriela Mistral, Manuel Ugarte, pour ne citer que ceux qui furent de vrais amis ; et souvent Francisco Contreras qui réunissait pendant la saison des salons littéraires, ses amis, tous les deuxièmes et quatrièmes samedi du mois, leur consacrait la réunion où assistaient les nombreux intellectuels de nos relations.
Je me souviens de notre amitié avec José Wasconcelos. Lorsqu’il vint à Paris, après l’échec de sa candidature à la Présidence du Mexique, il nous fit une longue visite. Je fus vraiment captivée par sa conversation durant tout l’après midi, en prenant le thé dans l’intimité. Il venait de publier son livre plein d’érudition et de vue personnelles : « Estudios Indostanicos « ; le sujet du livre donna lieu à une dissertation qui retint mon attention au point que je ne le quittais pas des yeux, ce qui, après mon départ me valut une réflexion apeurée de Francisco, qui ne comprit pas sur le moment que j’étais sous le charme des émanations spirituelles qui se dégageaient de l’incomparable dissertation de l’écrivain.
Ce fut depuis ce jour révélateur, que je me plongeais dans l’étude des philosophies de l’Inde qui chaque jour m’enthousiasmaient davantage.
Wasconcelos nous avait invités à déjeuner dans sa résidence des environs de Paris. Nous passâmes un après midi inoubliable en compagnie de sa fille et de son gendre, en conversation variée toujours surprenante et subtile. Mais nous étions très surpris qu’il ne nous présentât pas son épouse. Nous savions par son secrétaire, Ambrosio Martin, qu’elle était sujette à des troubles psychiques. Cependant au moment du départ, en passant devant un porte dans l’antichambre, il s’arrêta, l’ouvrit sans un mot. Nous vîmes alors un grand salon luxueux, plein de tapis, où sur le sol, se traînait une forme avec comme vêtement un sac sur le dos, gémissante, geignante et implorant les dieux avec des soupirs déchirants, accusant le sort avec des accents tragiques. Je m’approchais et lui caressais le visage, ce qui sembla la calmer un moment. Nous nous retirâmes comprenant alors, le tragique drame intime de l’écrivain et la bêtise inconsciente du secrétaire critiquant la conduite de celui ci avec sa femme à qui, disait il, il n’achetait pas de robes pour s’habiller, mais qui, en revanche, payant des prix exorbitants chez les grands couturiers pour les toilettes de sa fille. La pauvre dame était folle. Je trouvais admirable au contraire, la force d’âme et l’attitude de Wasconcelos qui parcourut l’Europe en voiture avec la charge vraiment accablante de cette démente.
Mais pour punir Ambrosio Martin de sa légèreté d’esprit, je raconterai une petite histoire plutôt comique, mais véridique. Un jour, où Francisco Contreras avait consacré un de ses samedis littéraires à don Julio Vicuna Cifuentes, écrivain chilien, professeur à l’Université de Santiago du Chili, éminent folkloriste, récemment arrivé à Paris ; Roscane, la directrice du « Peneca », une publication enfantine chilienne, qui, malgré son aristocratique nom : Santa Cruz, était un laideron, où se voyait clairement l’héritage indien indélébile, s’ingénia et réussit, à faire la conquête du secrétaire de Wasconcelos, lequel était beau garçon et assez jeune. Durant toute la réunion elle l’accapara sans vergogne. Le peintre chilien Juan Harris qui était assez près du couple entendit des bribes de conversation. Roscane faisait part de sa conquête, qu’elle allait réaliser un voyage en Italie et lui proposait de l’accompagner. Et comme dans la fable de la grenouille et du rat, messire de Ambrosio promit soudain. A quelques jours de là, Juan Harris qui s’était rendu à la banque Anglo-Sud-Américaine, près de l’Opéra, se trouva devant le guichet avec le couple cascadeur et il dut attendre que Roscane empoche une liasse de billets de banque, sous le regard hypnotisé de son compagnon. Les amoureux partirent pour l’Italie. Mais à quelques temps de là, il y eut un désaccord et l’impitoyable Roscane, laissa son compagnon dans la mouise, à tel point, qu’il dut écrire à un ami à Paris , pour qu’il lui fasse parvenir des fonds lui permettant de rentrer au bercail. Je me souviens d’une certaine réunion où l’histoire fut dévoilée, ce qui provoqua une crise d’hilarité irrésistible. Le monde est petit en réalité. Tout finit par se savoir.





IX
Je me souviens aussi du poète chilien Manuel Magallanes Moure, si affable, si délicat, qui réalisa un voyage à Paris. Il était un peu triste, car sa santé ne lui permettait pas d’excursionner selon ses désirs. Il souffrait des voies respiratoires et ayant probablement peu de ressources, il logeait dans un hôtel modeste, l’hôtel de Nice, près de la Closerie des Lilas, dans mon quartier, où il ne pouvait obtenir, la nuit, des infusions de tilleul pour calmer ses insomnies. Je le consolais et lui prêtais une petite valise dans laquelle je gardais réunis tout le nécessaire pour remédier à cet inconvénient. J’avais la même difficulté quand je voyageais avec Francisco qui était également sujet aux insomnies.
J’eu l’occasion de lui faire connaître le salon littéraire de Madame Aurel, très en vue à Paris, car, pendant son séjour, elle consacra une soirée littéraire au poète des « Saisons ferventes », Louis Mandin, mariée avec ma sœur Marie Louise. Aurel accomplissait une œuvre généreuse, en donnant chaque jeudi, une conférence sur un poète, suivie de la lecture des poèmes, par des artistes renommés, souvent de la Comédie Française.
Le salon d’Aurel était très en vue à Paris. Aurel était riche - et ceci compte hélas ! Pour la réussite - Elle possédait un hôtel particulier, rue du Printemps, cossu et spacieux, où elle pouvait réunir deux cents personnes. Tout le premier étage était destiné au spectacle. Les portes ayant été supprimées, l’antichambre, le grand salon et les pièces attenantes communiquaient entre elles et toujours elles étaient au complet.
C’est qu’Aurel, dans ses invitations n’oubliait pas d’inviter la famille et les amis.
Aurel était très distinguée grande, belle, très élégante, mais avec une préciosité marquée qui faisait qu’elle était souvent la cible des esprits railleurs comme Léautaud par exemple qui ne l’épargnait guère. Elle commençait la séance de ses conférences en remerciant ses amis qui lui offraient des bouquet de fleurs, qui étaient plus encombrants que désirés. Puis elle expliquait qu’il serai bien préférable, au lieu d’acheter des fleurs, qui sont périssables, et qu’on peut remplacer par des fleurs artificielles si semblables aux fleurs naturelles, d’acheter « nos livres » ou les livres des poètes, ce qui servirait à la diffusion des œuvres et stimulerait les auteurs. Puis elle lisait sa conférence entrecoupée de citations. La séance terminée, Aurel s’entretenait gentiment avec les assistants qui la saluaient avant le départ.
Il y avait longtemps que son ennemi juré, Paul Léautaud avait coupé ses relations avec elle. Mais les mauvaises langues affirmait qu’il assistait incognito, parfois à certaines réunions, méconnaissable sous une barbe postiche et des lunettes noires. Léautaud se faisait un plaisir de ridiculiser Aurel dans certaines publications de sa coterie. Aurel avait la faiblesse de lui répondre. Elle alla même jusqu’à imprimer une feuille pour se défendre et l’injurier. C’est que Léautaud, d’un naturel agressif, pamphlétaire implacable, n’y allait pas de main morte. Aurel qui écrivait des livres, où elle préconisait l’harmonie du couple, était l’épouse de l’écrivain très peu apprécié, X Mortier. Léautaud, à la publication d’un livre d’Aurel, écrivit dans la presse, ces vers vraiment piquants et spirituels qui firent fulminer la victime durant toute la période d’hiver qui suivit :
« Que la maçonne Aurel connaît mal son métier, pour cimenter le couple elle use de mortier ! »
Et dans une autre occasion il lui dédia cette épitaphe : « ci gît Aurel, au naturel ! »
Il faut avouer vraiment que Léautaud y allait un peu fort.
Aurel était maniérée, bien sûr, mais elle était affable et pleine de bonne volonté pour les jeunes débutants. Rachilde, qui ne manquait pas de mordant, écrivit dans ses chroniques du Mercure de France, qu’Aurel était une « grande bonne femme » ; mais c’est un quiproquo. Aurel était une femme bonne, très bonne et il faut lui faire justice, les êtres généreux ne fourmillent pas sur cette terre.
J’eu aussi l’occasion d’amener le poète chilien Francisco Danoso, chapelain des religieuses de Providence de Santiago à un jeudi d’Aurel, où il passa une soirée très « divertida » me confessa-t-il.
Francisco Contreras eut aussi la visite de Marcelle Auclair qui venait de publier son premier libre en français à Santiago, de l’eau claire, comme disait ironiquement le peintre chilien Manuel Thomson, au goût littéraire très raffiné, qui le trouvait d’une platitude endormante, insignifiant, ce qui anéantissait les louanges flatteuses exagérées dont les intellectuels chiliens l’avaient encensé.
Elle était jeune et pleine d’illusions à son arrivée à Paris mais elle sut rapidement se faufiler à la Nouvelle Revue Française, où elle dénicha bientôt son mari. Très réservée, elle avait des goûts de religieuse et avait choisi sa pension place Saint Sulpice, dans une atmosphère saturée d’encens et de bondieuseries. Elle m’exprima alors son désir de vivre dans une chambre aux murs blancs et nus, propices à la médiation, peut être se souvenait-elle de cette même aspiration franciscaine exprimée par l’écrivain espagnol Azorin. Mais ces fumées mystiques s’évanouirent furtivement au bout de quelques mois. Bientôt elle évolua dans le milieu intellectuel de la Nouvelle Revue Française qui était l’antipode du Mercure de France, ce qui fit que nous nous perdîmes de vue rapidement.
Il y eut aussi l’inénarrable visite de Vicente Huidobro. Il demanda à Francisco Contreras de l’accompagner dans les magasins pour l’achat des meubles nécessaires à l’installation de son appartement. Contreras le regarda stupéfié par son manque de tact et par son incompréhension et lui répondit gentiment, qu’il n’était pas compétent pour cette sorte d’activité et que son temps était très absorbé par ses obligations intellectuelles. Mais il lui indiqua l’adresse de René Perez Mascallane, un grand ami, qui était courtier bénévole à la Légation du Chili. Huidobro se sentit offensé et garda un vif ressentiment qui explosa un dimanche dans une réunion de l’écrivain chilien Leonardo Pena où il rencontra Contreras. Par la suite, il exprima à Leonardo Pena son « vif regret de ne pouvoir le visiter le dimanche s’il continuait de recevoir Contreras ». Inouï ! Incroyable ! Cependant de la par de Vicente Huidobro, on peut tout attendre. Il faut connaître les folies qui suivirent son arrivée à Paris, ses extravagances à la Closerie des Lilas où mêlé aux dadaïstes, aux surréalistes, il hurlait contre les classiques les traitant anarchiquement, sans clairvoyance, de vieux cimetières et tempêtait pour qu’on mette le feu au Musée du Louvre. Mais il dut se rabattre promptement dans les sentiers de Montparnasse, car l’atmosphère, à la Closerie des Lilas était trop raffinée pour ses ébats de primitif égaré ou de déséquilibré. Avec lui, les chiliens en ont vus de toutes les couleurs. L’enlèvement de la jeune Amunategui, sa conversion à l’Islam, tout ce qui faisait dire que, s’il était un assez bon poète, il était aussi un déséquilibré. C’est ce que me confirmait sa sœur, dona Mercedes Huidobro, ici au Chili, mariée à un grand ami d’enfance de Francisco Contreras, le poète Diego Duble Urutia, que j’eus l’occasion de recevoir à dîner, à son passage à Paris, quand il fut nommé ministre du Chili dans une République sud américaine. Dona Mercedes, avec qui j’eus une longue et affectueuse amitié déplorait profondément ces agissements qui avaient causés bien des désagréments à toute sa famille.
Nota : Ici au Chili, dans cet oasis de El Turco, où je vis depuis plus de trente ans, j’ai souvent eu la visite de dona Mercedes de Huidobro, souvent accompagnée de don Diego Duble. Elle avait une véritable passion pour les agates qui durant de longues années ont occupé et charmé mon existence. Je me souviens de la dernière visite de Don Diego quelques temps avant sa mort. Il s’était mis au piano et jouait des arpèges. Et refermant le piano, il se leva et me dit en riant :
« Pero, Andrée, su piano tiene una vus de setenta anos ! »
Ce qui est une réalité, car il ne m’a pas été possible et j’ai longtemps souffert de faire venir un accordeur dans cette région perdue de la cordillère.






















X
Je garde aussi un profond souvenir de dona Vitalia de Valledor et de son mari le poète don Gustavo Valledor, un vieil et fidèle ami de Francisco Contreras et qui lui rendit de nombreux et important services. Valledor fit une randonnée en Europe et en Afrique où il visita les Pyramides. Il demeura une longue période à Paris. Le couple était yogui. Il arriva qu’un jour, il trouvèrent Francisco alité, avec une occlusion stomacale assez tenace.Dona Vitalia qui appartenait à la Croix Rouge de Santiago, s’offrit pour le soulager. Mais elle préféra d’abord essayer une séance de yoga. Elle le pria alors de se concentrer sur un foulard rouge éliminant toute autre représentation, puis elle demanda à être seule avec le malade dans la chambre.
Au bout d’une demie heure, le malaise du malade s’atténua et bientôt la normalité fut rétablie et il put absorber un potage dont dona Vitalia m’avait donné la recette. Dona Vitalia était charmante, bienveillante, compréhensible, soucieuse de rendre service , de faire plaisir. Quand elle revint en voyage en Espagne, elle me rapporta une liseuse et un coupe papier de Tolède, que je conserve encore comme une relique.
Durant l’été nous passions de longues vacances en Dordogne dans ma maison natale de Ribérac, au bord de la riante rivière la Dronne où Francisco pouvait se reposer et s’isoler pour réaliser son cycle de nouvelles du terroir qui le passionnaient chaque jour davantage. Il faisait de longues promenades accompagné de son fidèle berger allemand Saphir et après le retour de ces promenades durant lesquelles il élaborait ses récits, ayant pris le thé, il travaillait intensément jusqu’à neuf heures du soir.
Son premier volume terminé, fut d’abord publié en français à « La Renaissance du Livre » sous le titre de « La Ville Merveilleuse » en 1924. Ce fut un véritable succès. La presse parisienne fut unanime à reconnaître la qualité et l’originalité de ces nouvelles qui révélaient un pays plein d’attraits et de beauté jusqu’à ce jour inconnu pour les français et comme perdu dans une nébuleuse. Les meilleurs critiques du moment applaudirent chaleureusement cette publication. Henri de Régnier dans le « Figaro » ; Antoine Albalat dans « Le Journal des Débats », Jean Cassou dans « La Revue Européenne », les Treize à « L’Intransigeant », « Les Nouvelles Littéraires » qui étaient l’oracle du moment firent chorus. Saint Georges Bouhélier écrivit : « un livre beau comme la vie et comme la légende ».
Léon Frapié exprima que « ce fut pour moi une révélation. Je me suis senti transporté loin de Paris, dans des pays presque féeriques aux avatars enchanteurs ».
Malgré les circonstances économiques déplorables, en 1928, l’éditeur Fasquelle publia le second volume du cycle « La Montagne Ensorcelée » qui reçut également la même adhésion enthousiaste de la presse française. Fasquelle versa à Francisco la somme de dix mille francs, laquelle arriva à point pour équilibrer un budget qui allait sombrer dans l’indigence jusqu’à la mort de l’écrivain en 1933.
Ensuite le Mercure de France publia le troisième volume du cycle « La Vallée qui rêve » en feuilleton dans sa revue.
Entre temps en 1927 « El Pueblo Maravilloso » avait paru en espagnol.
Puis en 1930, ce fut la publication du livre « Ruben Dario su vida y su obra », qui eut un grand retentissement dans les différentes républiques hipano américaines et qui servit à Gabriela Mistral pour une série de conférences qu’elle donna à Porto Rico. Francisco Contreras s’était toujours occupé avec générosité et intelligence de la production littéraire des jeunes générations hispano américaines, soit dans ses correspondances envoyées aux nombreuses publications de langue espagnole, soit dans la presse française, notamment dans le Mercure de France, où il détenait la rubrique des « Lettres hispano américaines ». Donnant l’exemple, en publiant ses romans du terroir « La Ville Merveilleuse », « la Montagne Ensorcelée », « La Vallée qui rêve », dans ses chroniques, il encourageait les débutants à se libérer des contraintes et des influences des littératures étrangères ; suggérant surtout la recherche des motifs inhérents à la race autochtone, très vigoureuse, dans son pays le Chili et qui bien qu’encore ignorante mais ayant absorbé de nombreux apports, surtout européens et étant assez ductile, peut assimiler les progrès de la civilisation avec certaine facilité. Ainsi, par son exemple, Francisco Contreras, a créé un courant rénovateur, qu’il n’hésita pas à surnommer le Mondonovisme. Malheureusement le fantôme du communisme qui plane sur les sommets de la Cordillère des Andes a jeté un voile sur les aspirations désintéressées des jeunes générations de son pays et l’idéal recherché dans le développement des littératures autochtones est reporté pour l’instant aux Calendes Grecques. C’est vraiment regrettable, car il y avait au Chili, avant le conflit mondial une pléiade d’écrivains pleine de promesses, mais qui, actuellement va s’étiolant, laissant un vide dans l’atmosphère des Lettres.



































XI
Cependant chaque jour la vie en 1930, en France, s’annonçait plus difficile pour l’écrivain chilien, dont la santé précaire s’aggravait et parallèlement les moyens financiers s’évaporaient tragiquement ; car du jour au lendemain, le gouvernement du Chili décréta l’interdiction de la sortie des fonds de l’étranger ; et la rente annuelle qui permettait à l’écrivain une tranquillité financière relative demeura congelée à la banque.
Quand le poète tomba malade, gravement, sa patrie marâtre qui l’ignora pendant tout son séjour en France, c’est à dire plus de vingt cinq années, malgré les avantages spirituels qu’elle en retira, n’eut pas un geste de noblesse, quand, acculée dans la tragique période de la terrible maladie qui dura trois longs mois et qui termina par une méningite tuberculeuse, je demandais des secours à la Légation du Chili, implorant une autorisation pour obtenir une somme représentant les intérêts d’un capital déposé à la banque Anglo Sud Américaine de Santiago, rien ! Rien ! Rien ! Ne fit fléchir l’indifférence cruelle impitoyable, du diplomate, aussi vide d’âme qu’une statue sculptée par un artiste sans génie, mais exposée royalement dans le palais princier qu’occupait la Légation du Chili à Paris et arpenté uniquement par des fantômes.
Je dus avoir recours à mes sœurs, à mes frères, hypothéquer ma petite maison de Ribérac où vivait ma mère âgée et sœur Eugénie à la santé fragile. Puis, à la fin demander de l’aide à mes amis intellectuels français, qui tous, d’un seul élan accoururent et montrèrent ainsi la différence de leur degré de culture et de solidarité. Ce furent d’abord Valéry Larbaud, Shelminski, Georges Jamati, Lorédan, puis Sebastien Charles Leconte, président de la Société des Ecrivains, Manuel Thomson qui fut admirable et me rendit de précieux services durant toute la durée de la maladie. Enfin grâce à ces secours miraculeux, je pus soigner dignement le malade qui eut la compagnie de sœur Denise, une religieuse qui portait en elle toute la douceur et l’abnégation inlassables et qui atténua les angoisses du malade qui s’endormit dans une paix évangélique. Je pus lui procurer aussi un repos définitif (?) dans ma petite ville natale de Ribérac où il repose en attenant que son pays réalise son aspiration ultime, qui est d’être inhumé dans sa patrie à Quirihue, près de Chillan, où il avait vu le jour dans l’hacienda familiale.


Andrée de Contreras, El Turco, 1984

1 commentaire:

AIB FUNDING. a dit…

Mon nom est aspirateur, ma fille de 18 ans, Tricia a été diagnostiquée d'herpès il y a 3 ans. depuis lors, nous allons d'un hôpital à l'autre. Nous avons essayé toutes sortes de pilules, mais tous les efforts pour se débarrasser du virus étaient vains. Les cloques ont réapparu après quelques mois. Ma fille utilisait des comprimés d'acyclovir 200 mg. 2 comprimés toutes les 6 heures et crème de fusitine 15 grammes. et H5 POT. Le permanganate avec de l'eau doit être appliqué 2 fois par jour mais tous ne montrent toujours aucun résultat. J'étais donc sur Internet il y a quelques mois, à la recherche de tout autre moyen de sauver mon enfant unique. à ce moment-là, je suis tombé sur un commentaire sur le traitement à base de plantes dr imoloa et j'ai décidé de l'essayer. Je l'ai contacté et il a préparé des herbes et me les a envoyées avec des directives sur la façon d'utiliser les herbes via le service de messagerie DHL. ma fille l'a utilisé comme dr imoloa dirigé et en moins de 14 jours, ma fille a retrouvé sa santé .. Vous devriez contacter le Dr imoloa aujourd'hui directement sur son adresse e-mail pour tout type de problème de santé; lupus, ulcère de la bouche, cancer de la bouche, douleurs corporelles, fièvre, hépatite ABC, syphilis, diarrhée, VIH / sida, maladie de Huntington, acné au dos, insuffisance rénale chronique, maladie addison, douleur chronique, maladie de Crohn, fibrose kystique, fibromyalgie, inflammatoire Maladie intestinale, mycose des ongles, maladie de Lyme, maladie de Celia, lymphome, dépression majeure, mélanome malin, manie, mélorhéostose, maladie de Ménière, mucopolysaccharidose, sclérose en plaques, dystrophie musculaire, polyarthrite rhumatoïde, maladie d'Alzheimer, maladie de Parkison, cancer vaginal, épilepsie Troubles anxieux, maladies auto-immunes, maux de dos, entorse dorsale, trouble bipolaire, tumeur cérébrale, maligne, bruxisme, boulimie, maladie du disque cervical, maladies cardiovasculaires, néoplasmes, maladies respiratoires chroniques, troubles mentaux et comportementaux, fibrose kystique, hypertension, diabète, asthme , Médiateur auto-immun inflammatoire arthrite. maladie rénale chronique, maladie articulaire inflammatoire, impuissance, spectre d'alcool féta, trouble dysthymique, eczéma, tuberculose, syndrome de fatigue chronique, constipation, maladie inflammatoire de l'intestin. et beaucoup plus; contactez-le sur email- drimolaherbalmademedicine@gmail.com./ également sur whatssap- 2347081986098.